Ma chère Armande,
Je t’écris très vite ce petit mot à l’aide de mon mémorisateur intégré, je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il arrive à destination. Nous sommes nombreux prisonniers, ou plutôt « volontaires » comme ils disent ici et tous un peu hébétés, on ne comprend pas tout. Tout à l’heure, avant l’embarquement, il y aura plusieurs mètres à faire « à l’air libre », je jetterai cette lettre-CD en espérant qu’un « local » la trouvera et te la fera parvenir. Comme ce qu’on avait lu dans quelques journaux non autorisés, on nous a effectivement injecté de nombreux produits dans le corps. Ma peau a semble-t-il déjà changé de couleur, elle s’est un peu « kératinisé » ou plutôt « chitinisé » pour reprendre un terme utilisé entre nous et plus proche de la réalité. C’est parait-il pour mieux résister aux rayonnements. Tu connais mon côté pacifiste et mon appartenance au Parti 8, je ne comprends pas ce que je fais ici, je devais rester en ingénierie. Les injections ont été violentes comme de la flamme dans nos veines et dans nos muscles, un moment – sous la seringue - je suis retombé en enfance, des souvenirs idiots sont remontés très nets, très brutaux : tes peurs dans le train-fantôme perpétuel, enfants ; puis nos balades romantiques dans les roseaux à l’extrémité du lac d’Annecy ; puis ton corps un jour dévoilé à mes mains timides et inexpérimentées ; puis d’autres souvenirs qui se mélangent dans ma tête, que je n’arrive plus à situer : le soleil qui disparait partiellement, la nature qui se meurt, beaucoup de morts et de cris. Ce vieux pays, la France N°1, me semble si loin maintenant que je pars combattre pour les Forces Réunifiées. On les aura ces fichus Klingons ! La Terre a besoin de combattants, tout le monde le dit. J’espère qu’au centre de procréation assistée accélérée, tout se passe bien pour toi, malgré ces grossesses en boucle, 4 enfants par année terrienne, ça ne doit pas être facile pour vous toutes. Ni ces tuyaux, ces gaz, ces philtres accélérateurs, ces potions pour que les fœtus grossissent aussi vite. Tu verras, je reviendrai et ce cauchemar finira. Nous repartirons tous deux vers la France N°1, même si elle ne s’appellera sans doute plus ainsi, par une douce matinée d’un vrai soleil – celui qui nous obligeait à plisser les paupières -. Je prendrai ta main, nous autres « êtres humains » faisons ainsi (les Klingons parait-il se tiennent les oreilles, les crétins !) et nous longerons ces étendues d’eau que tu aimes tant, un vrai tableau idyllique de pleine romance. La nature aura peut-être repris ses droits, tous ces défoliants klingonniens vont bien disparaitre, non ? Ca y est le robot-chef gueule dans sa langue synthétique : on part dans 5 minutes, les astronefs sont prêts. Dernière injection avant le grand saut : il parait qu’on va dormir plusieurs années terrestres et se réveiller avec un corps d’insecte, solide, glissant, parfait parait-il pour le combat et résistant aux attaques acides des Klingons. Je termine vite, je pense à toi, tout à l’heure m’est revenue la fin de ce poème que tu aimais tant :
« J’étais l’orant enfouissant
Masculin
/ féminin
moussant à la langue
ton bas rein tangue »
Je pense à toi, espère mon retour et je reviendrai, j’ose un baiser
Caporal ingénieur Androïde K12-200-6PO – v 12 -
Adresse : Armande type cyclonP-12 , N°2360-11
Centre P.A.A. N°26-A
Centre globalisé 28
France N°3
Planète Terre
marc L.
http://www.frenchpeterpan.com
Armande se tenait bien droite sur son siège. Les cheveux grisonnants et les rides qui commençaient à lui marquer le visage ne pouvaient dissimuler l’extrême beauté de ses traits .Ils avaient gardé leur finesse et ses yeux couleur myosotis étaient aussi vifs qu’il y a 40 ans.
Pour le moment, cependant, ils étaient comme voilés, voilés par le souvenir. « Souvenir, souvenir, que me veux tu ? » dit le poète.
C’était un beau début de matinée. Le soleil se levait et nimbait les montagnes entourant le lac d’Annecy d’une lumière douce. L’eau pure et claire en reflétait les rayons et miroitait légèrement. Armande apercevait des voiliers par la fenêtre de son wagon .Tout paraissait calme et serein.
Les souvenirs remontaient à l’assaut de son esprit au fur et à mesure que le train avançait…. Là, un bateau, ici, un sommet de montagne, un versant abrupt plongeant dans le lac.
Tout avait commence banalement. Un sentier de randonnée au petit matin .Elle avait 20 ans, tout juste 20 ans. Elle était pleine de jeunesse ardente, d’espoir. Elle semblait danser en marchant. La vie lui souriait et elle lui souriait…
Au détour d’un chemin elle avait découvert un homme qui se tenait face à un chevalet et qui lui tournait le dos. Sans raison, elle avait senti son cœur s’affoler. Prête à battre en retraite, elle fit sans doute un peu de bruit et l’homme se retourna…Comme dans les romans de gare, tout sembla se figer autour d’elle. .Le silence lui-même se fit cotonneux…Plus rien ne comptait que les yeux bleus de cet homme, son visage…et lui, ils devaient en rire plus tard, demeurait le pinceau en l’air, incapable semblait il de faire le moindre mouvement….Et puis tout sembla reprendre petit à petit sa place, les oiseaux recommencèrent
de chanter, l’eau de clapoter, le soleil de luire…
C’est ainsi qu’elle fit la connaissance de celui qui serait l’amour de sa vie.
Armande cligna des yeux .Elle en chassa les souvenirs .plus tard ! Pour le moment elle devait se concentrer sur son objectif : Elle devait convaincre que cet héritage, ce tableau, était important pour elle ! Pour le souvenir de son amour perdu .Qu’importait pour elle qu’il fut d’un peintre célèbre ! Il avait été fait pour elle, c’était elle qui en était l’inspiratrice, le modèle. Il était bien à elle et à personne d’autre ! « Elle se battrait pour pouvoir le conserver » se disait elle au fur et à mesure que le train l’entraînait vers Annecy.
Aril/Christine
Merci à Baby la Malice,Lilounette et Sylvie ...
http://papierlibre.over-blog.net/article-10022721.html
C'est le début de matinée, le soleil est au rendez vous…
Par les fenêtres ouvertes de son petit appartement, Paul contemple les eaux du Lac d'Annecy. Reflets et lumières inventent une danse nouvelle.
L'appareil photo qu'il vient de se procurer lui donne entière satisfaction.
Mais aujourd'hui, il veut laisser faire le hasard.
Juste se laisser aller..
Quelques lignes déjà écrites sur une feuille blanche, il sait qu'il terminera son texte bientôt.
Un article sur la peinture et les peintres, qu'il se doit de préparer pour une revue artistique.
Mozart dans les oreilles, il se voit déjà échoué sur une terre abandonnée, son canapé en guise d' île solitaire.
Le téléphone sonne, son ami lyonnais qui vient aux nouvelles.
Une expo à Lyon ….à ne pas manquer.
Paul n'a pas envie de quitter son île déserte….mais son ami insiste.
Des tableaux magnifiques, des lumières fascinantes. A voir absolument.
Pas véritablement convaincu de l'intérêt artistique de cette expo, il sait pourtant qu'il ne dira pas non, pour son ami et …pour autre chose dont il ne s'explique pas.
La gare, un train et le voilà parti, son appareil photo et ses quelques feuilles griffonnées pour seuls bagages.
La Part Dieu, un taxi et direction le quartier Saint Georges dans le Vieux Lyon.
Une petite ruelle, la galerie …
Il hésite, comme persuadé que sa vie va basculer dans un autre monde. Enfin, il entre.
Du monde, beaucoup de monde et son ami au loin pour l'accueillir.
Le voilà emporté dans une visite guidée des toiles…lumières chantantes, couleurs puissantes, abstrait qui le touche au plus profond de son être..
Son ami lui parle de l'artiste, entourée de quelques personnes, là bas derrière les voûtes.
Soudain le cœur de Paul de s'arrêter de battre…Armande…
Montagne évasion,
Montagne passion,
Où se miroite un lac
En haute saison.
Attends. Je me souviens.
Sous l’esquisse de ton dessin
Tracé sur la toile au fusain,
Annecy, oui c’est le lac Annecy !
Mil neuf cent trente six.
En début de matinée,
Deux amants avaient pris le train.
Que de bonheur en leurs yeux,
Et de promesses amoureuses.
Ah ! Souvenirs divins,
Pourquoi en ce jour une fin.
Fasse que les couleurs enfantent
Les traces de leur voyage d’antan.
Mais qui étaient ces soupirants
Le sais-tu, dis-moi mon enfant,
Ou l’ignorer fais-tu semblant.
Et près de mon oreille, chuchotant,
Tante Armande d’une voix tremblante
A cité le nom de mes parents.