5:Contribution de Lasidonie

Publié le par NatC

Un rêve d’ombre et de lumière

 

 Décor : une pièce à l’étage, un peu sombre , dans un coin, à gauche,  un poêle à l’ancienne vitré, devant, un petit pouf bas sur lequel est assise une femme d’âge moyen, d’allure jeune, vêtue de rose. A l’arrière dans son dos, sur un siège qu’elle distingue à peine, est assis un homme. Dans l’air retentissent le son de la flûte et la mélodie du concerto « d’Aranjuez ».

  Sous le charme, elle garde les yeux fixés sur le foyer sans flamme. De temps à autre pour rompre la gêne ressentie, ou masquer son trouble,  elle se lève, fait quelque pas puis se rassoit en prenant une pose de fausse assurance.

 Le chant de l’instrument cesse bientôt sous les dernières mesures de la composition musicale. Instinctivement elle tourne la tête, des gouttes de sueur perlent au front de l’homme «  Tu ne pourras pas dire que je ne pense pas à toi » dit-il. « C’était difficile d’adapter ce morceau ». Son cœur bat fort «  Il a joué pour moi ! » pense-t-elle en se dirigeant vers le seuil de la porte qui mène à l’escalier plongé dans une  demi obscurité. Elle s’arrête, tétanisée : il est là, sans une parole….tout prés, ses yeux la suivent. Elle sait qu’il faut juste un peu d’audace pour que cette distance s’abolisse. Mais trop intimidée, elle ne peut que porter son regard sur ses traits : «  pourquoi lui ? Qu’a-t-il de si extraordinaire ? Rien, regarde bien ! » Ces mots martèlent son esprit, mais l’attirance est la plus forte ! Elle esquisse quelques pas puis, sans savoir comment, quelque secondes plus tard elle est tout contre lui, dos tourné, son  buste enserré avec douceur, tendresse, par des bras délicats. En un relâchement total, toute tension brutalement disparue, confiante, elle abandonne sa  tête en arrière sur l’épaule offerte, avide de la chaleur trouvée dans ce contact pudique. Aucun bruit, aucun mot…un moment de pur bonheur, d’éternité.

 

Quelques instants plus tard dans une salle de séjour très faiblement éclairée par le rai de la lumière extérieure qui filtre à travers les persiennes, ils sont assis l’un en face de l’autre, mains tendues l’un vers l’autre. Leurs yeux dans ce clair-obscur ne se quittent plus. Ils baignent dans une sorte de quiétude complice, ouatée, et  n’entendent aucune de leurs paroles mais ce sont celles d’un aveu muet longtemps différé.

 

  Soudain une autre femme fait irruption, regarde, stupéfaite. Avant qu’elle ait pu dire un mot retentit, bien appuyée, mais l’air de rien, une phrase de diversion, banale, enchaînée spontanément. Lui, s’est déjà levé précipitamment, s’affaire prés d’un meuble. Elle, muette, observe, elle n’est pas dupe. Un grand malaise a remplacé la félicité. La glace s’est emparée des corps et des cœurs étreints de culpabilité irrationnelle. Le rêve est devenu cauchemar ! Le cœur battant la chamade la femme en rose ne songe plus qu’à s’enfuir : Comment cacher la forte émotion qui la fait trembler de plénitude et d’angoisse !

 

 La porte franchie, en quelques enjambées elle a gagné la limite du parc tout proche. Un pincement pourtant la pousse à se retourner : la clarté du jour retrouvée dessine une silhouette fragile, marquée par la vie, celle de celui qui, délaissant la pénombre, s’éloigne à pas lassés dans un rayon de soleil. S’imprégner de cet éphémère, en retrouver le merveilleux, le fixer pour toujours dans sa mémoire, elle ne songe qu’à cela !  Alors, immobile, attendrie, elle le regarde disparaître dans la rue, s’évanouir dans l’éblouissement d’un éclair lumineux,  emportant avec lui leurs derniers rêves heureux.

http://lunatiquebleue.over-blog.com

 

Publié dans Lasidonie

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M
Le reve d'un instant de complicité.. et il est parti... Trs beau texte Sido!! Merci
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B
Le bonheur suspendu ? c'est un frisson qui passe, à l'unisson de l'émotion des mots !
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L
Une complicité et la déchirure de la femme, après un moment de bonheur . C'est émouvant également .
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L
merci à toi, Nat, de nous permettre de laisser vagabonder notre imaginaire !!
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M
J'aime beaucoup ce texte très poétique. Bravo
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