3:Lasidonie

Publié le par NatC

L’horloge implacable

 

 

 Pourquoi soudain cette image à la mémoire ? Quel étrange phénomène déclenche-t-il cette bouffée de sueur qui monte le long de mon visage ? Une association, deux mots, «  peur d’enfants. ». Pas de sorcières, ni de loups, dans ce flash, juste une petite fille de 8 ans, éperdue.

 

C’était un matin  pas comme les autres, un petit bout de chemin à pied pour prendre le tramway qui devait me transporter au terminus, un autre long chemin en ville ensuite pour rejoindre l’école. Maman, occupée par ma toute petite sœur, m’avait un jour signifié que désormais j’étais assez grande pour faire le trajet seule. Avec papa, nous en avions bien balisé les étapes. J’étais à la fois fière et angoissée de me lancer dans cette aventure. Je regardai défiler les maisons sur cette longue avenue plongeant vers le centre, impressionnante déclivité que le tramway en multiples secousses franchissait dans des bruits grinçants. Brusquement un crissement aigu, quelques sursauts, panne de circuit. Nous étions encore loin de l’arrivée et il me restait un bon quart d’heure de marche supplémentaire. Être en retard ! Ma hantise,  j’allais être en retard, et mlle Lecoutre, vieille fille revêche, sèche, au chignon serré dans la nuque, allait me gronder devant toutes les autres, me punir ! Je voyais la baguette levée, je sentais le sang battre mes tempes ! Non, je ne pouvais pas attendre là. Certains voyageurs descendaient, j’en fis autant. Et sur ce long trottoir pentu, interminable, je me mis à courir, courir, pouls accéléré, une seule pensée en tête, être à l’heure ;  les jambes molles finirent par lâcher et je m’étalai de tout mon long. Comment décrire cet affolement, ce drame qui se jouait là dans ma tête d’enfant. Mes genoux étaient en sang, mes coudes râpés, je me mis à pleurer en silence. Un profond sentiment d’abandon, de solitude immense, m’étreignit mêlé à la peur tenace de ce qui se passerait à mon arrivée en classe. La concierge d’un immeuble m’avait vu, me proposa son aide pour me soigner,  ramasser mon cartable éparpillé. Dans un sanglot je ne pus que lui dire, «merci,  je me suis fait mal, je me suis fait mal, je vais être en retard » Parler, se plaindre auprès de cette femme c’était échapper à l’isolement, à l’angoisse d’une petite fille affrontant seule une situation effrayante inconnue. Cette présence, une parole de compassion, me donnèrent l’énergie pour reprendre ma course. En sueur, la gorge nouée, oubliant les brûlures de la peau arrachée, essoufflée, je dus , pour pouvoir y pénétrer, sonner à la lourde porte du pensionnat,  école stricte, à la discipline sévère. Il me fallut expliquer, debout devant les élèves, les raisons de mon retard, mais par fierté je dissimulai ma frayeur et mes blessures. J’eus droit à un sermon, mais la punition me fut épargnée.

J’en fis le récit le soir à mes parents, tremblant d’émotion contenue, avec en pensée les sursauts du tramway, son arrêt brutal, ma chute ! Je  me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables peuplé d’horloges, de visages austères et répressifs, de bruits métalliques,  dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore que celle du matin : Je venais de voir atterrée, l’engin, mû par un sursaut électrique, passer sous mes yeux, crissant, avalant la pente sur ses rails, s’enfoncer dans cet entonnoir de rue, emportant à folle allure les passagers. Glacée,  j’entendais, le monstre gronder,  narquois : «fallait pas descendre, idiote,  tu seras en retard, tu seras en retard ».

 

Le tic, tac, de l’horloge est en moi. J’aimerai être en retard au dernier rendez-vous…

 

LASIDONIE 10-04-07

 

http://lunatiquebleue.over-blog.com/

 

Publié dans Lasidonie

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L
Une peur commune à beaucoup d'entre nous, mais tu la racontes si bien !
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B
En lisant ton magnifique texte, je pensais au conte d'Alice au pays des merveilles.
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M
Géant cette peur d'enfant, mille bravos!!!
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M
J'aime beaucoup ton texte, j'ai toujours eu aussi l'angoisse d'être en retard et elle me tient toujours.
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J
ouah!cette petite fille,c'est moi!il y a si longtemps,que j'en ai oublié le jour.ce n'était pas une école privée,ce n'était pas le tram...mais j'ai ressenti cette peur d'être en retard très souvent.avez-vous remarqué?ce jour-là,tout ce ligue contre vous!j'ai adoré le texte.le plus difficile,le sentiment d'abandon ressenti.une séance de psy serait la bienvenue!bravo
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