LA NAPPE BLANCHE d'AZALAÏS

Publié le par juliette b


 
Pour une fois, je partagerai le "blanc" de mon commentaire avec celui de la nappe, le blanc de l'attente, le blanc de la mort,
le blanc du linceul






La nappe, où avait-elle mis la nappe ? D’habitude pourtant, elle était bien dans l’armoire de la chambre, rangée avec les autres ! Il y avait la rouge et la beige avec un décor basque, celle avec les grosses fleurs bleues, la nappe d’été qu’elle sortait pour les repas sur la terrasse … mais où était donc passée la nappe blanche ? C’était celle qu’il préférait. Pas facile à repasser avec ces jours qui tiraillaient un peu sur la bordure, mais si fraîche avec ses petits bouquets brodés dans les coins ! Ah !  … Mais oui, elle l’avait laissée dans le buffet de la salle à manger !

    L’odeur de la tarte Tatin se répandait maintenant dans toute la maison ! Il l’aimait tellement la tarte Tatin ! Déjà, quand il était petit, elle lui en faisait la surprise pour son goûter lorsqu’il rentrait de l’école ! Fallait voir alors comme ses yeux brillaient et comme ils étaient heureux tous les deux dans la cuisine, avec le poêle qui ronronnait et le chat qui se frottait contre leurs jambes ! Elle trottinait d’un bout à l’autre de la maison, toute à ses souvenirs ! Et si elle mettait le service myosotis pour changer ? Oui, ce serait plus gai ! Elle disposa les deux couverts, redonna un coup de torchon aux verres pour les faire briller, mit  le vin dans la jolie carafe et alla cueillir quelques fleurs au jardin. Un dernier coup d’œil à la table ! Tout était parfait ! Il était temps de retourner en cuisine pour préparer le reste du repas.

    Quand tout fut prêt, elle alla s’asseoir dans le canapé du salon pour guetter sa venue par la fenêtre. Elle l’attendit jusqu’au soir, le cœur battant, épiant le moindre bruit, sursautant à chaque claquement de portière ! Il lui avait bien dit pourtant : « Je passerai un dimanche ! » Quand elle comprit qu’une fois de plus, il ne viendrait pas, elle se leva, alla se couper un morceau de tarte et monta se coucher sans un regard pour la table ! Elle avait la semaine pour ranger !

    Elle mourut un dimanche ! On la retrouva dans son canapé, les yeux tournés vers la fenêtre ! Les voisines qui s’occupèrent de la mise en bière n’osèrent pas aller fouiller dans les armoires pour trouver un drap blanc. Elles desservirent la table et prirent  la nappe pour en faire un linceul. Elles replièrent proprement  la bordure aux jours si finement brodés, des jours dans lesquels on aurait pu compter tous les dimanches où elle l’avait attendu !
                                                                                                                                              Azalaïs : marge-ou-greve

   
 

Publié dans Azalaïs

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A
Oui mais cela n'enlève rien à la pureté de l'objet symbolique.
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A
L'attente tue l'attente Arthémisia ! Elle génère son propre poison !
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A
Belle émotion à la lecture de ce texte où la table de l'attente reste celle de la pureté des liens cependant distendus.
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A
Ne pleure pas Lilounette, c'est la vie ! Comme le dit Laura, il y a ausssi des enfants qui attendent, comme le dit Polly, des parents qui ne se réalisent que dans l'attente des enfants (ils leur ont tant donné qu'ils en attendent trop !) Et puis il y a la mort qui nous réunit tous ! Alors, n'attendons pas trop et profitons de tout ce que la vie nous donne sans nous poser trop de questions !Merci à toutes  et merci à Juliette pour ce chemin de table tout blanc !
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L
C'est trop triste Aza, j'ai le coeur qui pleure
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