FEUILLES MORTES d'ELEONOR

Publié le par juliette b.



Cela me fait penser au Prince André, dans
 "Guerre et Paix" ce Tolstoï
Lorsqu’il rend visite aux Rostov, il croise un magnifique chêne dénudé, presque l’image
de la perte et de la mort pour lui.
Au retour, après avoir vu Natacha, quelques semaines plus tard, il ne le reconnaît plus,
 il s’est recouvert d'un magnifique feuillage…




Petite déjà, j’étais fascinée par les arbres : leur immobilité vivante, leur façon de croître en silence, les escapades aériennes de leurs branches, leur cœur de sève. J’épiai leurs infimes mutations. Leur transformation au rythme des saisons me semblait la manifestation d’émotions essentielles et puissantes, et l’apparence de la mort n’était que présage de renouveau, ressourcement intérieur.
Je voyais dans leur être statique un symbole d’espoir. Espoir d’une vie pleine, aérienne, voluptueuse, d’une vigueur immémoriale.

Et immobile, je devais l’être. Mon univers était jalonné d’interdictions : ne pas courir - ça gêne les voisins - ; ne pas éclater de rire - ça donne le tournis - ; ne pas poser de questions - c’est agaçant - ; ne pas sauter - c’est indécent - ; ne pas pleurer non plus, bien sûr ; ne pas souffler fort, ne pas faire de bruit en mangeant, ne pas « faire cette tête là » - bien que je n’aie jamais su de quelle tête  il s’agissait. Ma mère, remariée après le départ de mon père, n’était pas une mauvaise femme. Elle-même n’avait pas eu une enfance heureuse, elle avait dû se conformer à une éducation rigide que son tempérament peureux avait encore renforcée. Elle voulait mon bien et je la croyais.

A l’adolescence, l’automne particulièrement me plaisait. Je voyais dans ses multiples couleurs  les vitraux d’une immense cathédrale, ou, bien loin de la mystique,  les ramures féeriques m’étaient guirlandes de caresses et d’amour.
Bien sûr je rêvais. J’étais solitaire. Les autres m’apparaissaient trop bruyants, trop remuants, brutaux.

Et puis, quelques années plus tard vint Raphaël. Silencieux lui aussi. J’étais devenue experte en broderie, lui peignait des aquarelles couleur d’écorce. L’épure, le silence nous avaient rapprochés.

Que je sois frigide n’avait pas trop d’importance. C’était comme les arbres l’hiver. Le printemps viendrait un jour. J’en étais sûre. Je continuais de parler aux arbres, j’en plantais dans le jardin, je respirais comme eux au gré du vent.
La vie pour moi était attente tranquille, mille joies fantastiques dans une odeur, un bourgeon, un balancement…

Puis nous avons attendu un bébé.

Et le drame est arrivé… Douleur si vive. Je me suis recroquevillée.
Quelque temps après, Raphaël m’a quittée. Simplement : «  Je ne peux plus vivre ainsi ». Il est parti. Voilà, je n’ai plus rien. Un grand vide au fond de moi.
Alors j’attends ici, sous mon arbre préféré. Ensevelie dans l’automne.

Mais mon arbre, au printemps, me fera revivre. Ma Vraie Vie.
Prends-moi, mon arbre, nous voguerons infiniment sur le ciel. Ancrés dans l’humus et le roc,  nous déploierons nos ailes végétales, où des myriades d’oiseaux s’enivreront à l’infini de barcarolles et de lumière !

Eleonor


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Commenter cet article
S
<br /> <br /> un texte très triste<br /> <br /> <br /> pour la perte et l'éloignement des êtres aimés<br /> <br /> <br /> pas pour la personnalité de l'héroine !<br /> <br /> <br /> <br />
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A
Poignant !Oui Juliette a raison on se croirait à l'époque de "Guerre et paix", redoutant la guerre, espérant la paix, cherchant une renaissance...
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C
J'aime ce lien entre vie et littérature. Du lyrisme de votre texte  émane une émotion  à fleur de peau!
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